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Shakespeare
L'architecture et les théâtres élisabethans
Pour échapper au contrôle du Parlement, les théâtres se construisent en dehors de Londres. Le premier théâtre est construit en 1576 par James Burbage au nord de la ville. Démonté et reconstruit de l'autre côté de la Tamise en 1598 par le fils du propriétaire, il devient le Globe dans lequel seront jouées plusieurs pièces de Shakespeare. Voisinant les arènes de jeux d'animaux (combats d'ours et de chiens, de coqs, etc.) et les bordels, les théâtres sont l'objet de suspicion de la part des dirigeants de Londres. Ignorant à cette époque que c'est le manque d'hygiène qui cause la peste, croyant plutôt à un châtiment de Dieu, on les ferme immédiatement dès l'apparition des épidémies.
Les théâtres ayant été détruits en 1642 et 1644, les historiens ont pu les reconstituer à partir de gravures et d'autres documents d'époque. Nous savons qu'ils étaient de dimensions restreintes, en bois, haut d'une douzaine de mètres. Leur forme était circulaire ou octogonale, d'un diamètre d'environ 25 mètres. La scène s'avançait au milieu d'un espace central à ciel ouvert et l'ensemble était entouré de trois étages de galeries couvertes, avec au fond la loge des acteurs.
La scène, rectangulaire et surélevée, était en partie abritée par un toit de chaume soutenu par deux piliers. À l'arrière, deux portes dans le mur permettaient les entrées et les sorties des comédiens. La galerie au-dessus de la scène pouvait accueillir des spectateurs ou des musiciens ou encore servir de lieu scénique. Sur celle-ci, un balcon couvert contenait la machinerie pour faire descendre les accessoires, les dieux et les déesses. À l'avant de la scène, une trappe servait aux apparitions de fantômes, aux disparitions infernales et aux enterrements.
Le dispositif scénique permettait une proximité physique entre l'acteur et les spectateurs. Les accessoires et les costumes jouaient un rôle important dans la scénographie et avaient souvent une valeur symbolique. Ce type de théâtre faisait appel à l'imagination des spectateurs : un trône suggérait un palais, un arbre une forêt, la couronne d'Angleterre la monarchie, des torches allumées la nuit. Les changements de lieux étaient signalés par des écriteaux ou dans les répliques des comédiens.
Les costumes étaient la propriété des acteurs qui les léguaient à leur mort. La notion de vérité historique importait moins que la splendeur du vêtement. Le prix d'un costume valait plus que le salaire versé à l'auteur de la pièce. Si la scène élisabéthaine comportait un avant-toit, c'était pour protéger de la pluie non pas les comédiens mais bien les précieux costumes.
Un drapeau sur le toit, portant le nom et l'enseigne du théâtre, indiquait qu'une représentation était en cours. Celle-ci commençait à deux heures de l'après-midi pour se terminer avant la tombée du jour. Elle était souvent suivie d'une courte farce chantée et dansée. Les pièces étaient rarement annulées pour cause de mauvais temps.
Ces théâtres étaient fréquentés par un très large public. Le prix des places debout au parterre était minime et attirait un public populaire. Les places assises étaient réservées aux riches marchands et aux gentilshommes. Les spectateurs mangeaient et buvaient pendant la représentation tout en réagissant aux tirades des acteurs, aux farces des bouffons, aux chocs des batailles et aux apparitions spectaculaires.
Aujourd'hui il existe quelques théâtres qui reproduisent les caractéristiques de la scène élisabéthaine dont la scène principale du Festival de théâtre de Stratford en Ontario. À Londres, grâce à la persévérance d'un américain, on a récemment reconstruit le Globe.
La vie de William Shakespeare dans des théâtres à Londres
Mais le théâtre sollicite Shakespeare encore et toujours, exigeant chaque fois des intrigues plus nombreuses et plus riches. Ses pièces connaissent le succès populaire et surtout, elles sont lucratives.
Le théâtre était très avide de textes à l'époque. On a la preuve que des propriétaires de salles allaient réellement frapper à la porte des dramaturges pour leur demander s'ils avaient enfin fini leur pièce. Il est évident que Shakespeare était sensible à ce genre de pression car écrire 37 pièces en 20 ans, le temps qu'il a passé à Londres, c'est beaucoup.
Pendant qu'il vit à Londres Shakespeare fuit le monde pour travailler d'arrache-pied. Il répète le matin et joue l'après-midi.
Il était obligé d'écrire le soir et cela entraînait de fortes dépenses non seulement en papier, mais aussi en bougies, en mèches et en lanternes, tout ce qui lui permettait de voir pour écrire.
J'ai ma propre théorie: Je pense qu'il passait la plupart de son temps dans les pubs élisabéthains parce que la lumière était automatiquement fournie avec le repas du soir. Cela lui aurait sans doute coûté moins cher dans un pub que de travailler chez
lui.
Shakespeare vit loin de sa famille. Ses enfants continuent à grandir sans lui à Stratford.
Il écrit de nouvelles pièces Peines d'amour perdues, Roméo et Juliette et le Songe d'une nuit d'été.
En qualité de comédien, appartenant à une compagnie théâtrale, il devait être disponible chaque jour de la semaine pendant la période des représentations. Pour pouvoir réellement retourner à Stratford, ce qui demandait 2 à 3 jours, il lui aurait fallu partir pendant le Carême car toute représentation théâtrale était alors officiellement
interdite.
Shakespeare et sa femme vivaient sans doute maintenant une relation dénuée d'amour. Les mariages heureux sont rares dans ses pièces. Dans la Nuit des rois, son personnage Orsino conseille de ne jamais épouser une femme plus âgée.
À nouveau, pendant les années 1590, la peste menace gravement Londres ceci, à plusieurs reprises. Au plus fort de l'épidémie, elle tue un millier de personnes par semaine. L'apparition des symptômes ne laisse que 30% de chances de survie. Ceux qui le peuvent fuient la ville et les théâtres sont fermés. La carrière naissante du dramaturge est très souvent interrompue par ces épidémies de peste dévastatrices.
La fascination de la mort imprègne les pièces de Shakespeare, le tombeau dans Roméo et Juliette, les ossements et le cimetière dans Hamlet. Les craintes les plus sombres de Shakespeare ne vont pas tarder à devenir
réalité.
Le fils de Shakespeare - Hamnet
Au cours de l'été 1596, à Stratford, la famille de Shakespeare est frappée d'un grand malheur. Alors que William est en tournée en province, il apprend la mort de son fils Hamnet. Nous ne savons rien des circonstances entourant la mort de l'enfant attestée par une inscription dans les registres de la paroisse, à la page des décès : "August II, Hamnet filius William Shakespeare".
Cette catastrophe du mois d'août a été un coup terrible, l'événement le plus terrifiant de sa vie conjugale. Hamnet, le fils unique de William Shakespeare est décédé à l'âge de 11 ans. Cela voulait dire que Shakespeare n'avait plus d'enfants mâles pour hériter de sa fortune et que sa famille s'éteindrait. Peu importe ce qu'il faisait, l'argent qu'il gagnait et les terres qu'il acquérait, tout allait être dispersé.
Vers la fin des années 1590, Shakespeare commence à écrire des pièces plus profondes qui semblent refléter ce qu'il a vécu.
La mort de son fils Hamnet est intéressante quand on pense qu'il a écrit une très grande pièce intitulée Hamlet. Il aimait passionnément Hamnet, c'est manifeste dans chacune des lignes du texte. Il était fasciné.
« La douleur occupe la place de mon fils absent. Elle couche dans son lit, elle va et vient avec moi, elle prend ses jolis airs, me répète ses mots, me rappelle toutes ses grâces et habille ses vêtements vides de sa forme »
Le Roi Jean, Acte III, scène 4
Un malheur n'arrive jamais seul. Peu après la mort d'Hamnet, d'autres ennuis pointent à l'horizon : en 1598 (ou 1599), les acteurs de la compagnie théâtrale de James Burbage, les Lord Chamberlain's Men - compagnie à laquelle Shakespeare est attaché depuis ses débuts à Londres et au sein de laquelle il évoluera tout au long de sa carrière - n'obtiennent pas le renouvellement du bail du terrain où se trouve leur théâtre londonien. La magistrature municipale, considérant les représentations théâtrales comme une forme de divertissement populaire impie et immoral, chasse les artistes: « La cause de la peste, c'est le péché, la cause du péché, c'est le théâtre, donc, la cause de la peste, c'est le théâtre ».
Inébranlable, la troupe démantèle le vieux théâtre et le transporte planche par planche de l'autre côté de la Tamise. C'est dans un quartier malfamé de la Rive Sud, parmi les maisons de jeux, les maisons closes et les combats d'ours que les compagnons de Burbage érigeront leur nouveau théâtre.
C'est la naissance du Globe, un des plus merveilleux théâtres de l'époque. Shakespeare est copropriétaire et son précieux 10% d'actions fera sa fortune. La première pièce présentée au Globe est, évidemment, une tragédie de Shakespeare : Jules César.
Le public suit chaque représentation en faisant appel à son imagination. La scène, libre de tout artifice, vibre aux seuls mots de Shakespeare.
Il écrivait pour un théâtre qui se jouait sans décor, en plein jour, avec des costumes très simples. Pour créer un univers, il devait donc utiliser le seul instrument à sa portée c'est-à-dire les mots. C'est pour cela que ses textes foisonnent d'images, qu'ils sont riches en détails sur les personnages et en indications scéniques.
Il fallait convaincre les spectateurs avec les mots pour les amener à imaginer eux-memes la situation. C'est ce qu on retrouve au tout début d'Hamlet, par exemple. Dans les six premières lignes, on dit qu'il est minuit passé et qu'il fait très froid et les spectateurs entendaient cela au milieu de l'après-midi, en plein jour.
Tous les rôles de femmes étaient tenus par des hommes. Les grands rôles de femmes héroïques étaient joués par des comédiens adultes chevronnés. Les rôles de jeunes filles y compris celui de Juliette dans Roméo et Juliette étaient joués par des garçons dont la voix n'avait pas encore mué.
On n'a guère d'indices sur les rôles tenus par Shakespeare mais on peut présumer qu'il n'a pas joué de premiers rôles. Un sonnet fait son éloge comme comédien dans les rôles de rois, ce qui est compréhensible. Il a certainement interprété le fantôme du père d'Hamlet, un beau rôle, celui du spectre, l'instigateur du
drame.
L'expérience de Shakespeare en tant que comédien alimente considérablement son talent de dramaturge comme ce sera le cas, plus tard, pour Molière.
Il amène la sensibilité de l'acteur, son bon sens et son aptitude à définir un personnage. Ce qui est intéressant, c'est qu'il se qualifiait lui-même de poète, c'est ainsi qu'il se décrivait ; ni dramaturge, ni comédien, mais poète. Et on ne devrait probablement jamais l'oublier. Il a vraiment une façon de distiller la langue et de résumer son expérience dans des mots qui appartiennent plus au poète qu'à nul autre.
Ce sont les mots de Shakespeare qui ont transformé à jamais la langue anglaise et non les thèmes et les intrigues de son théâtre. Le dramaturge s'inspiraient de sources diverses, de faits vécus et de pièces déjà existantes. On sent d'ailleurs l'influence de plusieurs auteurs dans tous ses textes. C'est pourquoi, à une certaine époque, on le taxait d' « arrangeur de vieux scénarios ». Mais le génie de Shakespeare se situe ailleurs : au niveau du langage. C'est par la richesse et la truculence de son verbe qu'il transcende les histoires.
Comme la majorité des Élisabéthains, Shakespeare a puisé ailleurs la plupart de ses histoires. Il ne les a pas inventées. Bernard Shaw a salué le génie de Shakespeare, capable de raconter une histoire à condition que quelqu'un d'autre la lui ait racontée avant. C'est un mot d'esprit à la Bernard Shaw, mais il contient une grande part de vérité. Pour presque toutes ses pièces, Shakespeare s'est inspiré de l'histoire ou de livres de fiction.
La réelle chronologie des oeuvres de William Shakespeare demeurera pour toujours un mystère. On sait cependant qu'au tournant du siècle, il avait déjà écrit une vingtaine de pièces, au rythme de deux ou trois par année. Dans les années 1600, son oeuvre commença à se transformer. Observant désormais la vie avec de plus en plus de perspicacité, plus de pessimisme aussi, ses pièces se firent plus profondes et plus troublantes. Il a déjà écrit l'extraordinaire tragédie d'Hamlet et il a tellement perfectionné la puissance de sa dramaturgie qu'il est sur le point de créer quelques uns des plus grands drames jamais écrits.
En 1603, Jacques VI d'Écosse, fils de Marie Stuart, est couronné roi d'Angleterre sous le nom de Jacques Ier. Quinze jours après son accession au trône, les comédiens de la troupe Burbage- Shakespeare deviennent les « Hommes du roi », les acteurs de la cour et du roi.
Shakespeare est maintenant le dramaturge le plus en vue de l'époque.
On a accordé des armoiries à sa famille quelques années auparavant et il est maintenant un gentilhomme.
Ces dernières années sont peut-être les plus importantes de sa carrière. Entre 1604 et 1607, il compose ses tragédies Othello, Macbeth (en hommage à Jacques VI d'Écosse) et le Roi Lear.
Les tragédies de Shakespeare sont en quelque sorte très près du coeur même de son oeuvre. Elles doivent donc avoir été au centre même de son imagination. Manifestement, la violence, la tension et la perception qu'on a des personnages dans les tragédies ont dut exercer un attrait particulier sur Shakespeare.
Il devait y avoir quelque chose en lui pour le pousser à écrire de cette façon. Cela fait partie d'un voyage intérieur, du cheminement de l'âme, si on préfère employer une expression plutôt surannée. Son profond intérêt pour la psychologie humaine est manifeste, par exemple dans Othello, quand il dépeint avec beaucoup de vie et d'intensité la jalousie d'Othello ou, dans le Roi Lear, la tragédie de ce vieil homme qui refuse d'abandonner le pouvoir.
Vous n'écrivez pas une pièce qui a la gravité, la profondeur et le sens du Roi Lear uniquement parce que quelqu'un vous a dit : "mon vieux, il est temps d'écrire une tragédie sérieuse". Vous l'écrivez parce que cela fait si longtemps que vous méditez profondément sur de tels sujets que la pièce voit le jour.
Il nous montre des personnages qui entretiennent leur colère. C'est très inabituel. Le Roi Lear en est un exemple manifeste. Quant au gentil prince Hamlet, il est en rage d'un bout à l'autre de la pièce. Donc, l'auteur de ces pièces était un homme qui comprenait bien la colère.
Il écrit des scènes qui reflètent la condition humaine. Prenons Hamlet, par exemple, lorqu'il pleure la mort de Philie. Les pièces sont pleines de choses qui continueront de parler au gens aussi longtemps que l'être humain sera ce qu'il est, avec ses souffrances et ses regrets.
Vers la cinquantaine, sa relation avec ses filles devient un sujet d'inquiétude. À maintes reprises dans ses dernières pièces, il dépeint un père préoccupé par ses filles dans Périclès, Cimbeline, Le Conte d'Hiver et La Tempête.
On pourrait peut-être se tourner vers la plus grande tragédie jamais écrite, l'oeuvre la plus émouvante, la plus déchirante, la plus terrible de l'époque de Jacques Ier, le Roi Lear. Toute cette tragédie commence par des problèmes entre Lear et sa fille et se termine par cette fin très pathétique ou Lear reconnaît finalement la valeur de sa fille.
C'est sans doute le personnage Prospero dans la Tempête, sa dernière pièce écrite sans collaborateurs, qui nous permet d'avoir l'image la plus précise du Shakespeare des dernières années.
Prospero organise un divertissement masqué au cours de la pièce et on peut faire un parallèle entre Prospero, le créateur de la mascarade et Shakespeare, le créateur du divertissement théâtral et par-dessus tout, le personnage de Prospero est doté d'un pouvoir magique mais il décide également d'abandonner la magie à la fin de la pièce. Il annonce qu'il va brûler ses livres et il redevient un homme
ordinaire.
Le deuxième Globe
Vers 1610, au sommet de sa gloire, Shakespeare, s'éloigne de Londres. En 1613, il s'établit définitivement à Stratford. C'est là qu'il meurt le 23 avril 1616 à 52 ans. Il est enterré à l'intérieur de l'église de la Sainte-Trinité à Stratford, où se trouve un monument à son
effigie.
Pendant l'été 1613, le théâtre du Globe est ravagé par les flammes pendant une représentation d'Henry VIII. C'est un coup de canon tiré à blanc qui a mis le feu à la paille du toit. Il n'y eut aucune victime mais en deux heures, le théâtre fut entièrement détruit. On reconstruit un nouveau Globe cette fois, sans Shakespeare. L'incendie a marqué la fin de la carrière du dramaturge qui s'était déjà retiré à Stratford pour y écrire ses trois chefs-d'oeuvre de maturité: Cimbeline, Le Conte d'Hiver et La
Tempête.
Si les biographes se perdent en conjoncture quant à sa vie privée, il nous reste heureusement son théâtre qui a si bien dépeint les tourments de l'âme humaine.
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